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“Work in progress” de Wilfried Wendling
Sur les textes d’Heiner Müller
Avec Cécile Mont-Reynaud et Denis Lavant

Müller Machines, dans la continuité utopique de la “Gesamtkunstwerk” est à la fois un dispositif plastique et un spectacle résolument transdisciplinaire, faisant s’affronter et correspondre tous les arts de plateau – théâtre, musique, danse, cirque – ainsi que la vidéo. Trois versions différentes ont été montrées au public depuis 2007 pour plus d’une cinquantaine de représentations.

La multiplicité des plans et des temporalités – spectacle vivant et images projetées, horizontalité et discursivité assumées par le comédien, verticalité et sensorialité apportées par la danse aérienne et la musique – rend compte de l’esthétique et de la dramaturgie propres aux textes de Heiner Müller : volonté de fragmentation, et de convergence tout à la fois ; mise en scène des déchirures de l’Histoire, et volonté d’en recoller les morceaux.

Müller Machiness’appuie sur des textes fondamentaux et pourtant peu explorés de Müller – Paysage sous surveillance, Libération de Prométhée,Nocturne, J’aimerais mieux être Goliath –et déploie une succession de séquences nettement distinctes, chacune utilisant un, ou plusieurs, voire tous les vecteurs scéniques à disposition : théâtre, danse, cirque, musique, vidéo, lumière pure.

A la confrontation entre archaïsme et modernisme, intrinsèque aux textes, répond la mise en œuvre sur scène de moyens allant des plus « artisanaux » (échafaudages métalliques etconstructions filaires de la danseuse aérienne, comme une référence fantomatique au cirque), aux plus technologiques : musique purement électronique ou utilisant des instruments hybridés avec l’électronique, musique commandant, voire interagissant sur, la vidéo et la lumière.

La faille dans le déroulement, l’autre dans le retour du même, le bégaiement dans le texte sans parole, le trou dans l’éternité, l’ERREUR peut-être salvatrice

Les textes

« Paysage sous surveillance » est la description d’un paysage dans lequel un couple est peut-être en train de s’entretuer (ou peut-être homme et femme sont-ils déjà morts) : texte mythique de Müller, abyme de références et de thèmes, « Bildbeschreibung » est une forme dramatique comme débarrassée du théâtre, hantée par le retour des morts.

« Nocturne » est une didascalie surréaliste et sombre, l’émergence d’un cri, avec la voix comme dernier recours aux souffrances et aux frustrations.

« Libération de Prométhée », plutôt que de garder la focale sur l’héroïsme d’Héraclès libérant Prométhée, choisit la problématique des excréments comme barrière odorante à l’approche du héros, « détail » oublié de l’Histoire : le mythe est réduit à la réalité dégradante du corps et à la servilité ambiguë du héros. Ironie de l’éternité, le texte se termine par le suicide des Dieux.

« J’aimerais mieux être Goliath » part d’une autre figure mythique, celle de Charlie Chaplin, pour explorer un catastrophisme éclairé et presque cynique sur l’affrontement éternel entre le faible et le fort.

Les textes procédant d’une écriture du fragment, de l’entrechoquement poétique, dans une volonté de parvenir à une densité quasi atomique de chacun des mots, ils seront bien entendu donnés au public dans leur intégralité.

Il y a, jalonnant l’œuvre dramatique de Müller, des textes ne relevant pas a priori du genre théâtral : ces « inserts » servent le plus souvent à donner à la pièce matrice une dimension méta-poétique qui complexifie, affine ou contrarie la situation dramatique. Ainsi, « Nocturne » est une didascalie qui vient rompre le continuum de « Germania Mort à Berlin ». Quant à « Paysage sous surveillance », c’est un texte isolé, ayant d’après Müller dévoré la pièce dont il était censé être issu. Les inserts mülleriens peuvent donc être considérés comme un réseau intertextuel assumant, à l’intérieur de leur texte matrice, les errances, les contradictions, voire les incohérences des grands mythes fondateurs.Les textes ici choisis ont en partage de grands thèmes chers à Müller : la présence des morts, les mythes, une pensée du théâtre… Mais ce qui avant tout les relie ici, c’est le choix d’une chronologie inversée, avec une incarnation progressive du corps entraînant la libération de quelque chose (auteur, parole politique, humanité ?) : un retour en arrière libérateur, dans un voyage qui part du texte sans doute le plus expérimental de Müller, pour s’achever sur un texte plus ancien et plus traditionnel, mais tout aussi puissant. Des « méandres d’une mémoire » (« Explosion of a Memory » est le titre anglais de « Paysage sous surveillance ») jailliront les souffrances qui permettront, dans leur démembrement qui est la voie choisie par Müller pour retrouver la fonction cathartique du théâtre, une reconstruction libératrice.

Eléments de mise en scène

 

Une succession de longues séquences, lentes, étirées et dédiées ; peu de passages où musique et textes se superposent ; passages d’un plan à l’autre sans transition : une esthétique de la rupture. 

Cordes, fileuses et verticalité

La danseuse aérienne Cécile Mont-Reynaud a créé des dispositifs «fileuses », uniques, qui se présentent comme des rideaux de cordes dans lesquels elle peut évoluer dans les trois dimensions, en créant des images d’une beauté et d’une complexité extrêmes, par croisements et segmentations de lignes multiples.

La danseuse aérienne accentuera l’opposition homme/femme par un décalage spatial, aérien/terrien, vertical/horizontal, avec le comédien. Un ensemble de lignes fluides et de traits de lumière crée un enchevêtrement dans lequel les corps sont pris et se débattent, sans jamais vraiment se rencontrer.  

Chaque art (artiste) évolue en habitant et en modifiant l’espace à sa façon, dans un chevauchement permanent d’images et de sons.

Vidéo lumière

La vidéo est utilisée pour créer des matières lumineuses mouvantes. la vidéo est projetée sur les cordes, sur des tulles ou des voiles mais surtout sur les corps. Six vidéoprojecteurs, couplés à des dispositifs LEDs construits sur mesure mais aussi à des lumières traditionnelles, permettent un dispositif lumière unique, d’une plasticité rare.

La lumière ainsi produite est capable de changer les perspectives et de faire évoluer la perception de l’espace. Les notions de présence et d’absence sont démultipliées par ces lumières, capables de dématérialiser les corps par pixellisation, ou par apparition de doubles fantomatiques.

Bruits et espaces sonores

Le son sale est trop souvent considéré comme le déchet du musical, ce que l’on veut cacher, aseptiser, ignorer.  Mais c’est précisément cette face obscure qu’explorent les textes : la violence et la mort dissimulées (ou pas ?) dans l’image de Paysage sous Surveillance ; les fientes et le syndrome de Stockholm, absents du mythe originel de Prométhée.

La musique s’inscrit à la fois dans une continuité de l’univers dit acousmatique mais également dans la tradition du “live electronic”. Certaines pièces sont fixées et écrites jusque dans leur interprétation spaciale grâce à des séquenceurs originaux qui organisent une nouvelle partition du son dans l’espace. D’autres parties sont interprétées et improvisées en temps réel avec la danseuse ou le comédien. Dans le cadre d’une installation, certains éléments musicaux seront interactifs avec le spectateur.

Les sons seront donc spatialisés sur le plateau et dans la salle par une dizaine de haut-parleurs : le public sera ainsi entouré et inséré dans l’espace sonore, et la problématique de l’espace prolongée par l’espace acoustique. La notion de bruit s’étendra à la voix et au texte, par un traitement électronique du comédien, mais également par un travail spécifique de la diction.